Les « Petits blancs » des Hauts

Petits blancs des Hauts: combat, oubli et racines plurielles à La Réunion

Dans l’ombre des grands récits coloniaux, une minorité veille sur ses montagnes: les “petits blancs”, “Yabs”, “youls”, “pat’jaunes”.
Leur trace court le long des sentiers des Hauts, gravée sur les cases de bois et les fam’ pays.
Oubliés, mais omniprésents : sans eux, impossible de saisir le cœur populaire de La Réunion.
“Celui qui monte dans les Hauts apprend vite qu’il faut plus de courage pour vivre pauvre que pour vivre riche.” [1].
Pourtant, leur marginalité s’est transformée en fierté, leur isolement en héritage vivant.

Origines variées et promesses trahies

D’où viennent ces familles ?
Descendants d’engagés blancs jamais repartis, orphelins envoyés de métropole, bannis de France, soldats déchus.
Tous espéraient que la France, ou la Compagnie des Indes, tiendrait parole: leur offrir un bout de terre, la liberté promise.
Beaucoup se sont retrouvés déçus, abandonnés par la République naissante, condamnés à se débrouiller seuls dans des terres ingrates.
Le sentiment de trahison nourrit leur attachement à la liberté: dans les Hauts, l’obéissance cesse là où commence la survie.
“On nous a promis la terre, on a eu la caillasse.” Ce ressentiment deviendra une force de résistance et d’invention[2].

La déportation depuis l’hexagone: une volonté politique et religieuse de la France

Si la France a envoyé vers l’île Bourbon des pauvres, orphelins et bannis, ce n’était pas seulement pour peupler la colonie. Il s’agissait aussi de se débarrasser d’éléments jugés “indésirables”: protestants, opposants politiques, “marginaux”, tous victimes d’une société française souvent marquée par la lutte identitaire et religieuse. En peuplant La Réunion de ces exclus, le pouvoir central voulait transformer, contrôler, moraliser ou simplement éloigner ceux qui bousculaient l’ordre établi, bien au-delà de leur simple apparence physique.

Exemple concret de motifs déportation:

Au XVIIe et XVIIIe siècles, la France connaît de nombreuses déportations internes. Après la révocation de l’édit de Nantes (1685), les protestants — jugés dangereux pour l’ordre catholique — sont pourchassés, envoyés de force dans les colonies ou exilés.
De même, les orphelins, “enfants trouvés”, et autres pauvres sont raflés dans les grandes villes (Paris, La Rochelle, Nantes) pour “vider” les rues et peupler les territoires d’outre-mer.
“On récupérait, à la Salpêtrière ou à Bicêtre, les enfants abandonnés pour les charger sur des bateaux, direction l’île Bourbon”[2B].
Ces opérations de déplacement, soutenues par l’État et parfois l’Église, voulaient façonner à distance une société “plus pure”, débarrassée de ses pauvres et non-conformes religieux.

S’installer dans les Hauts: adaptations et survie

Au 18eme siècle, certains des premiers colons de l’île ont compris que le système attendait autre chose d’eux. C’est surtout depuis la mise en place « Coutume de Paris« , où les biens devaient être partagés également entre héritiers, que les choses ont commencé à se gâterConfrontées à un grand nombre d’héritiers, ces familles se sont appauvries au fil des générations. Les « hauts » sont devenues un refuge prudent pour ne pas devenir des travailleurs quelconque dans les villes. 

Face à la pauvreté, les petits blancs des Hauts s’installent sur les terres reculées, difficiles à travailler, parfois même là où personne n’ose s’installer. Poussés par la misère ou le besoin d’échapper aux regards de la société, ils construisent leurs cases, cultivent et chassent de quoi survivre. Les sentiers escarpés, la pluie, la brume forgent des corps endurcis, des esprits rusés. “Dans les Hauts, il ne suffit pas d’être blanc pour survivre: il faut être débrouillard, inventif, solidaire.” [4]. Cette adaptation façonne un mode de vie rude, mais résolument libre. 

Négligés et méprisés par les « gros blancs », ces petits habitants deviennent des parias qui doivent rivaliser de manière productive avec les esclaves. C’est par fierté qu’ils refusent cet état de soumission, et c’est aussi pour cela qu’ils préfèrent vivre dans la pauvreté dans les écarts, au jour le jour. Ces « petits Blancs » sont incompris par les administrateurs blancs, qui ne peuvent comprendre comment des blancs peuvent vivre ainsi, pieds nus, presque nus d’ailleurs, souvent alcoolisés, laissant la nature suivre son cours. Ce n’est qu’en ville qu’ils veulent « jouer » le rôle de la société, en s’habillant de leurs plus beaux vêtements. Ces personnes sont même stigmatisées comme paresseuses ; qui ne veulent pas travailler pour quelqu’un d’autre. 

“Mieux vaut vivre peu, mais libre, que durer sans honneur en bas dans la plaine” [5]. Ils tiennent à leur indépendance plus qu’à tout, résistant aux autorités, inventant une fraternité du “dehors”.

Métissages: entre tabous et nécessité

Dans les Hauts, la vie force parfois l’ouverture: la misère et l’exaspération retirent les petits blancs des villes pour les hauteurs de l’île. Le métissage existe, mais il n’est pas la règle pour tous. Ces créoles sont d’ailleurs métissés depuis la première génération naissante. Il faut dire que dans les mentalités, être blanc à l’époque c’est avoir des avantages. Leurs yeux clairs et leurs cheveux blonds, ne laissent pas entrevoir des unions “contre la loi”, car oui des arrêtés royaux interdisent le métissage. Il faut pourtant savoir que beaucoup de « libre de couleur » sont des métissés d’un parent blanc non déclaré. “Ici, la frontière du sang n’est jamais claire — ni totalement cachée, ni vraiment avouée.” [6].
Le métissage, tabou dans les recensements, réel dans le sang, forge un peuple créole complexe, parfois divisé sur ses propres racines.

Relations avec les marrons 

Dans les Hauts, la frontière entre les exclus de cette société reste imprévisible: petits blancs, marrons, affranchis vivent parfois côte à côte.  Même pauvre, certains petits blancs continuent d’avoir un ou quelques esclaves. Ils (sur)vivent du travail de ces derniers dans les plantations où l’excédent est revendu. Des maîtres couchent avec des esclaves, certains y voient un moyen d’en avoir d’autres. Chez d’autres petits blancs, les noires sont sources de débrouilles, techniques agricoles, secrets d’herbes, savoirs de la survie…
Certaines personnes s’épaulent, échangent, parfois dans la discrétion.
La méfiance s’installe parfois, mais l’alliance domine souvent quand il s’agit de survie, de fuir l’autorité ou un créancier.
“Dans la caillasse des Hauts, on apprend à se taire, mais surtout à s’entraider.” [7]. 

Contrairement à d’autres colonies comme Saint-Domingue, les petits blancs ne posent pas de problème aux autorités, tant que la colonie ne touche pas à leurs intérêts. De même, il sait s’allier quant il s’agit de s’en sortir. Certains journaux comme celle de Ricard, rapporte que les Petits blancs sont parfois aussi pauvres que ses propres que ses serviteurs, même s’il est maître de maison. 

Il ne faut pas croire que cette forme d’esclavagisme est soutenue par tous mais il faut comprendre que plusieurs générations ont grandi avec ces pratiques qui sont devenues comme la norme. Les petits blancs voyaient les noires comme des personnes brillantes bonnes à tout faire, tandis que le commun semblait vouloir juste sa liberté avec une subsistance sans travail pour autrui.

Consanguinité? un risque de l’enclavement

L’isolement des Hauts n’est pas sans risque.
Les petits blancs, parfois peu nombreux par “îlets”, finissent par se marier entre cousins ou proches familles.
Le risque de consanguinité est réel et documenté par les généalogistes: maladies rares, traits physiques parfois accentués.
À partir du XIXe siècle, l’arrivée de nouveaux venus ou le métissage permet d’atténuer ces risques, mais le sujet reste sensible.
“Chez les petits blancs comme ailleurs: l’enclavement renforce le même sang, mais la débrouillardise invite parfois l’autre.” [8].
Cette réalité explique la vigilance et la mémoire aiguë des familles quant à leur lignée.

Apports culturels, savoir-faire, héritage

Les petits blancs des Hauts offrent à La Réunion un héritage créole unique.
Ils transmettent et enrichissent la langue créole: mots du montagnard, expressivité, humour qui se moque des puissants.
Leur quotidien inspire des chansons, des contes, la poésie kabar, le maloya “des Hauts”.
Leur cuisine — simple, inventive, adaptée aux ressources rares — nourrit encore la mémoire des familles.
Ils préservent et partagent connaissances en médecine traditionnelle, en menuiserie, en techniques agricoles de survie.
“La montagne a forgé des familles solides. Le courage, la fraternité, la liberté font leur richesse” [9].
Grâce à eux vivent des valeurs de débrouillardise, d’entraide familiale et de fierté populaire. Chaque génération transmet un peu plus d’âme aux hauteurs réunionnaises.

Passés de l’ombre à la lumière, les petits blancs des Hauts symbolisent l’inventivité et la résilience de La Réunion créole.
Marginalisés hier, ils sont aujourd’hui reconnus pour leur rôle fondateur dans la diversité, la résistance et la fraternité réunionnaises.
Leur combat, leur mémoire, leur créativité forment une racine indélébile du peuple “péi”.
“Être Yab, c’est avoir la montagne dans le sang — et la liberté dans le cœur.”

Utilisation des termes aujourd’hui: “Yab”, “pat’jaune”…

En effet, il existe aujourd’hui à La Réunion une réelle sensibilité autour des termes “Yab”, “yab chouchou”, “pat’jaune” ou “youl” (terme rarement utilisé). Pour certains descendants, “Yab” demeure un motif de fierté et d’ancrage dans l’histoire des Hauts. L’expression “yab chouchou”, en référence à la culture du chouchou dans les cirques comme Salazie, célèbre parfois la ruralité, mais elle peut aussi prendre une tournure moqueuse ou condescendante.
Avec l’évolution sociale, une partie de la population ressent dans “Yab” ou “pat’jaune” un reste de stigmatisation, d’image “arriérée”, associée à la pauvreté des anciens temps ou à la figure du petit blanc « renfermé ».
De plus en plus, nombre de Réunionnais issus de cette lignée préfèrent se dire “créole blanc”, ou simplement “créole”, pour affirmer l’intégration dans la société réunionnaise et l’attachement à une identité créole valorisée et partagée.
Ainsi, le choix des mots dépend de la fierté de chacun.

Patronymes, surnoms et diversité

Les petits blancs portent des noms qui disent leur histoire: Técher, Boyer, Hoarau, Payet, Grondin, Fontaine, Barret, Rivière, Lauret, Dijoux, Picard, Leroux, Folio. Beaucoup de ces patronymes viennent des provinces de l’ouest et du sud de la France, d’autres sont des emprunts locaux, parfois modifiés par la créolisation. Moqueurs ou fiers, les surnoms Yab, youl, pat’jaune soulignent la différence. “Les pat’jaunes, c’est nous, ceux qui montent pieds nus sur la terre jaune des mornes.” La diversité réelle cache une parenté fragile: chaque nom, chaque surnom, porte le souvenir d’un combat ou d’un exil[3].

Sources

  1. Prosper Ève, Les petits blancs des Hauts: Histoire et mémoire d’une population oubliée de La Réunion, Océan Éditions, 2008
  2. Anne Chotard,
    “Entre Yabs et pat’jaunes: identité, stéréotypes et revanche sociale à La Réunion”
    , CRILLASH, 2017
  3. Reine-Claude Grondin,
    “Les petits blancs des hauts: origines, noms et fierté”
    , Blog Mémoire, 2016
  4. Anne Chotard,
    “Entre Yabs et pat’jaunes”
    , CRILLASH, 2017
  5. Prosper Ève, Les oubliés de la Réunion: les petits blancs des Hauts, Océan Éditions, 2003
  6. Martine Geerts, “Marrons et petits blancs: alliance et résistance dans les Hauts”, Colloque FASOÎ, 2015
  7. Daniel Vaxelaire, Histoires inconnues de La Réunion, Orphie, 2019
  8. Bernard Leveneur,
    “Consanguinité et petites communautés dans les Hauts de La Réunion”
    , Hommes & Migrations, 2002
  9. Prosper Ève, Les petits blancs des Hauts, Océan Éditions, 2008