1963, La Réunion devient un jeune département français comptant 400 000 âmes, dont la moitié a moins de 20 ans. Dans l’ombre de cette jeunesse pleine d’espoir, une page douloureuse de l’histoire réunionnaise s’apprête à s’écrire…
Le Début d’un Exil Organisé
Cette même année 1963, Michel Debré, ancien Premier ministre du général de Gaulle, devient député de La Réunion. Avec lui s’instaure une politique démographique qui marquera des générations : contrôle des naissances d’un côté, « exportation » massive de jeunes Réunionnais vers la France hexagonale de l’autre.
Le BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer) devient l’instrument de cette migration organisée. Par l’armée, la fonction publique ou les organismes sociaux, des milliers de jeunes, parfois des enfants, quittent leur île natale pour un voyage souvent sans retour.
Désoté la Mer : Le Déchirement d’une Génération
Comme mes parents à la fin des années 60, ils ont « désoté la mer » (traversé l’océan), croyant à une promotion sociale, découvrant trop tard qu’il s’agissait souvent d’un exil déguisé. Une jeunesse déboussolée à qui on a coupé les racines, promettant un avenir meilleur tout en asséchant toute perspective de développement au pays natal.
« Comment dépoussiérer sans heurts ce qui a été enfoui pendant si longtemps ? Comment aborder les tabous qui empêchent la parole de nos aînés ? »
L’Archéologie des Mémoires Blessées
Depuis 2007, j’ai recueilli ces récits fragiles comme on exhume des fragments d’histoire. Parler avec ma mère et les autres exilés fut un travail d’archéologue des âmes, où chaque souvenir déterré pouvait faire mal, où chaque silence avait « ses raisons que la raison ignore ».
Ces témoignages révèlent une vérité complexe : pour quelques-uns, ce départ fut effectivement une ascension sociale ; pour beaucoup d’autres, ce fut une déchirure identitaire dont les séquelles se transmettent aux générations suivantes.
Retour aux Sources : Le Pèlerinage des Origines
Ce long travail m’a conduit là où je n’osais aller : sur la terre de mes parents, l’île de La Réunion. J’y ai découvert une identité réunionnaise encore en construction, comme l’exprime Pierrot Vidot, auteur et chansonnier : « Même ici, à la Réunion, l’identité réunionnaise n’est pas très bien définie. »
Dans chaque récit, une même quête : se défaire du poids colonial pour exister pleinement comme Réunionnais. Et pour moi, des questions brûlantes :
- Que faire de ce complexe concernant la langue de mes parents, le créole réunionnais ?
- Existe-t-il une identité réunionnaise à laquelle me rattacher depuis l’hexagone ?
- Maintenant que notre histoire familiale commence à s’écrire, comment renouer avec cette terre lointaine ?
L’histoire du BUMIDOM est celle de dizaines de milliers de Réunionnais déracinés. C’est aussi mon histoire, notre histoire. Une histoire de silences et de résilience, d’exil et de retrouvailles, de douleur et d’espoir. Aujourd’hui, une nouvelle page s’écrit : celle de la mémoire retrouvée et de l’identité réconciliée.
* Le contrôle des naissances à La Réunion dans les années 60-70 fait l’objet de controverses historiques quant aux méthodes employées.
** « Désoté la mer » : expression créole signifiant « traverser la mer », littéralement « enlever le sort de la mer ».