Leurs noms résonnent encore sur les hauteurs des champs de canne et sous l’ombre des grands arbres tropicaux: les “grands blancs”.
Figures fascinantes et parfois craintes, ils tirent les ficelles de la jeune île Bourbon.
Sont‑ils les architectes de leur fortune ou de simples héritiers d’une époque troublée ?
Autour d’eux gravitent jalousies, ambitions et secrets de famille.
« Le blanc riche est rare, mais il fait la pluie et le beau temps sur l’île. »
Ces personnages nous entraînent dans une histoire de rivalités et de conquêtes, là où la fortune peut basculer en une génération
[1].
Les premiers grands blancs débarquent avec l’espoir d’un nouveau départ.
Parmi eux, on croise des nobles déchus, des bourgeois en quête d’aventure ou encore des colons venus des Antilles et du Portugal.
Plusieurs héritent de propriétés grâce à des concessions accordées par le roi ou la Compagnie des Indes.
D’autres s’imposent par le mariage ou l’achat : chaque famille cherche à prendre racine sur cette terre de promesses.
« Celui qui possède la terre commande les hommes. »
Beaucoup appliquent ce mantra pour s’assurer un avenir florissant
[2].
Par leurs réseaux et alliances, ces colons posent les premières pierres des grandes dynasties créoles.
La vie quotidienne des “grands blancs” ou “gros blancs” s’apparente à celle de petits souverains locaux.
Ils détiennent de véritables privilèges : accès à la justice, pouvoir économique, influence sur l’administration coloniale.
Les terres sont leur première richesse, mais leur autorité s’étend sur leurs esclaves, leurs engagés et les “petits blancs”.
Posséder, c’est dominer, mais aussi transmettre : les grandes familles multiplient les alliances pour consolider leur patrimoine génération après génération.
« Plus la fortune grandit, plus il faut la défendre. Les créoles cultivés savent que chaque héritage est un défi. »
[4]
Le “grand blanc” siège souvent au conseil ou au tribunal.
Il fait et défait les alliances selon ses intérêts, et son pouvoir s’exerce parfois dans l’ombre, à coups de promesses ou de menaces.
Quelle différence sépare donc ces “grands blancs” des autres types de colons ?
Le fossé se creuse surtout autour de la richesse, du statut social et du réseau d’alliances.
Là où un engagé ou un “petit habitant” peine à survivre, le grand propriétaire dicte la marche de la société.
Il accède à l’éducation, introduit ses enfants dans la sphère du pouvoir, marie sa lignée avec d’autres familles influentes.
Pourtant, tout n’est pas figé.
Il n’est pas rare qu’un “petit blanc” s’élève, ou qu’une fortune s’effondre après un cyclone, une mauvaise récolte ou une décision coloniale injuste.
« La société créole est un édifice fragile. Seuls les plus rusés ou les plus chanceux deviennent des “grands blancs” pour plus d’une génération. »
[5]
Leur vraie différence réside dans la capacité à durer et à faire exister leur nom dans la mémoire réunionnaise.
Figures majeures des “grands blancs” à La Réunion
-
Henri Paulin Panon‑Desbassayns : grand planteur du XVIIIe siècle, fondateur d’une dynastie.
Son épouse, Ombline Desbassayns, deviendra une figure légendaire de la société créole réunionnaise
[1]. -
Gabriel Le Coat de Kerveguen : surnommé le “roi de Bourbon”, maître de centaines d’esclaves, symbole par excellence de la fortune sucrière et du pouvoir colonial du XIXe siècle
[2]. -
Jean‑Baptiste Philibert, sieur de la Serve : premier grand concessionnaire de Saint‑Paul, il participe à structurer la première élite foncière de l’île
[1]. -
La famille de Chevassut : noblesse provinciale installée à l’ouest, elle illustre une ascension fondée sur la terre, le commerce et des alliances stratégiques
[1]. -
Jean‑Baptiste Dumas : ancien gouverneur, il développe de vastes domaines et contribue à l’organisation institutionnelle de l’île
[2]. -
La famille Bellier, puis la lignée du baron Darricau : fortunes anciennes, réputées pour leur patrimoine et leur influence politique
[2].
Sources
- 1. Prosper Ève, Le mythe du marronnage à La Réunion, Karthala, 2003.
-
2. Jean Barassin,
« Elites coloniales et grands blancs à Bourbon »
, Outre‑Mers, 2006. - 3. Jean‑François Samlong, Plantation, esclavage et société créole à l’île Bourbon, Océan Éditions, 2001.
- 4. Jacques Weber, Bourbon, esclavage, métissage et société coloniale, La Découverte, 1996.
- 5. Prosper Ève, Saint‑Denis, ville créole, ville coloniale, Océan Éditions, 2008.
- 6. Prosper Ève, Plantation et société à l’île Bourbon, Karthala, 2003.
